jeudi 11 avril 2024

Jeudi poésie Anna de Noailles






 

La vie profonde
 
Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.
 
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace.
 
Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ;
— S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.
 
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau
Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...
 
Anna de Noailles (1876-1933)

dimanche 7 avril 2024

tercets printaniers

 


Quel déluge -

trempée comme une soupe

j'attends mon bus



Dans l'eau courante

le saule pleure son reflet

où es-tu Printemps



La pervenche

cette belle si discrète

- sourire d'avril

jeudi 4 avril 2024

Jeudi poésie : Gérard de Nerval - Avril




Avril

Déjà les beaux jours, – la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; –
Et rien de vert : – à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
– Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

Gérard de Nerval, Odelettes


jeudi 28 mars 2024

Jeudi poésie

 


Après l’Homme, après l’Homme,
Qui dira aux fleurs comment elles se nomment ?
Après l’Homme, après l’Homme,
Quand aura passé l’heure de vie du dernier Homme.

 

Qui dira aux fleurs
Combien elles sont belles ?
N’y aura de cœur
A battre pour elles.

 

Après l’Homme, après l’Homme,
Que sera encore le mot “merveilleux” ?
Après l’Homme, après l’Homme,
Quand le dernier des hommes aura vidé les lieux.

 

Qui dira de la Terre
Qu’elle est sans pareille
Et que dans l’Univers
Elle est fleur de Soleil ?

 

Après l’Homme, après l’Homme…

Viens-t’en donc pour lors,
Viens-t’en donc l’ami,
Et chantons encore
Le jour d'aujourd’hui.

 

Esther Granek  De la pensée aux mots, 1997


lundi 25 mars 2024

Renga - Herbier de poésie



 

RENGA 3


au jardin je dors

premiers rendez-vous twittés

réveil des oiseaux

Françoise

le chat derrière la fenêtre

dehors une pluie battante

                      Josette



sur la rocaille

bruyères et pervenches

ont fraternisé

                      Marine 

sur la partition humaine

syncope à contrevie

                       Adamante 



mars tout engourdi

en sa palette de gris

le téléphone sonne

              ABC

j'ai rendez-vous avec vous

j'en oublie mon parapluie

               Jill Bill 



écoute mon fils

les murmures de l'aube

la grâce est née

               Balaline 

dès l'aube nous partirons

escalader l'Everest

              Françoise



la tige du souci

une montagne à gravir

dit l'escargot 

               Josette 

si le papillon l'entend

tout le monde le saura

           Marine


envie de voler

de looping - grisée de cimes

le coeur fou de joie

               Adamante 

depuis le plus haut sommet

être la reine du monde

           Martine



le vertige me prend

de sommet en sommet-

maman je vole

           ABC 

un cerf-volant de papier

au-dessus du nid de l'aigle

           Jill Bill


voici le printemps-

son surpuissant regard d'aigle

traque la vermine

              Martine 

un oiseau sur la branche

fêtons l'enfant poète

            Balaline


Pour l'herbier de poésies

dimanche 24 mars 2024

Printemps des poètes - la grâce

 sur une proposition de Durgalola




Dans l’air accablant

Ombres mouvantes sur le mur

Réverbération

 

Les ombres

Lorsque le soleil décline

Elles s’allongent et s’étirent

Avec la grâce des fantômes

Les ombres ondulent dans L’ultra-temporel 

Silencieuses elles dansent

Se croisent anonymes

Dans le demi-jour

Semblables aux marionnettes…

 

Bannie d’un monde crée par l’Intelligence Artificielle

La grâce s’abrite dans la poésie

Avec mille grâces

L’araignée tisse sa toile

Cet imperceptible piège


jeudi 21 mars 2024

Jeudi Poésie - Emily Dickinson

 


Le son le plus triste, le son le plus doux,
Le son le plus fou qui enfle,
– C’est celui que font les oiseaux, au printemps,
Quand la nuit délicieusement tombe,
Sur le fil, entre mars et avril –
Frontière magique
Au-delà de laquelle l’été hésite,
Presque divinement trop proche.

Il nous fait penser à tous ces morts
Qui ont traversé la vie en flânant avec nous,
Et que la sorcellerie de la séparation
Nous rend cruellement plus chers encore.

Il nous fait penser à ce que nous eûmes,
Et dont nous déplorons la perte.
Nous en souhaiterions presque que ces voix de sirènes
S’en aillent et se taisent.
L’oreille peut briser le cœur humain
Au vif comme un javelot.
On voudrait que le cœur ne soit pas
Si dangereusement près de l’oreille.

 

Emily Dickinson 1830 - 1886



jeudi 14 mars 2024

Jeudi poésie Nuit Pierre Gamara


 

Ecoute

Ecoute les bruits de la nuit

Derrière les fenêtres closes.

On dirait que c'est peu de choses,

Un pas s'en vient, un pas s'enfuit.

Le dernier autobus qui passe,

Quelqu'un qui chante quelque part,

Un avion au fond de l'espace,

Un voisin qui rentre bien tard.

Un chien aboie.

Un matou miaule,

On entend glisser un vélo.

La nuit est pleine de paroles

Qui viennent de l'air et de l'eau.

 

Pierre Gamarra 1919 - 2009

lundi 11 mars 2024

Croqueurs de mots défi 290 de Colette

 


Défi 290 des croqueurs de mots 

Colette propose :

Vous êtes à la fenêtre

Il fait noir…très noir

De l’autre côté de la rue…


 Que se passe-t-il de l’autre côté de la rue quand il fait nuit ?

Une nuit d’encre sans même un rayon de lune

Une nuit d'incertitude

Juste un réverbère

 Une nuit pleine de mystères 

J’imagine les squelettes des arbres et le mouvement des branches comme autant d’animaux fantastiques

Menaçants ou bienveillants

J’imagine que le chien qui aboie au loin poursuit un chat errant

J’imagine que la sirène qui transperce mes tympans est celle d’une ambulance emportant un malade aux urgences et l’inquiétude d’une famille

J’imagine un vieil homme attendant que son téléphone sonne

J’imagine ses enfants et leurs regrets d’être si loin

La nuit tout est possible

Dans le noir comme un songe

Parfois on peut même rêver de paix

Se croire sur une île peuplée d’Elfes

Dans l’attente du soleil

Qui reviendra dissoudre

Cet horizon obscur



jeudi 7 mars 2024

Jeudi poésie Robert Desnos

 


Il était une feuille
 
Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de cœur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur
Cœur gravé, percé, transpercé,
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l'arbre
Racines vignes de vie.
Vignes de chance
Vignes de cœur
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre.
 
Robert Desnos (1900 - 1945)

jeudi 29 février 2024

Jeudi poésie Jules Supervielle

 


La pluie et les tyrans

Je vois tomber la pluie 
Dont les flaques font luire 
Notre grave planète, 
La pluie qui tombe nette 
Comme du temps d'Homère 
Et du temps de Villon 
Sur l'enfant et sa mère 
Et le dos des moutons, 
La pluie qui se répète 
Mais ne peut attendrir 
La dureté de tête 
Ni le cœur des tyrans 
Ni les favoriser 
D'un juste étonnement, 
Une petite pluie 
Qui tombe sur l'Europe 
Mettant tous les vivants 
Dans la même enveloppe 
Malgré l’infanterie 
Qui charge ses fusils 
Et malgré les journaux 
Qui nous font des signaux, 
Une petite pluie 
Qui mouille les drapeaux.

Jules Supervielle 1884 - 1960


lundi 26 février 2024

Croqueurs de mots 289

 

Défi 289 des Croqueurs de mots




Le temps me presse dans une société contrainte qui me dépasse

Une envie de liberté
De fuir les normes et l’endoctrinement
 
 Séléné m’appelle et vers elle je mets les voiles
C’est pour toi mon amie la Lune
Que j’embarquerai
J’aime ta stabilité lunatique
Tes croissants et tes rondeurs
Mon Arche sera peu chargée
Des souvenirs, des amis - ceux qui en auront envie -
J’y retrouverai mes grimoires disparus
Des Poètes bienvenus
La terre du jardin, mes arbres et mes fleurs
Le parfum des roses
Les écureuils et les oiseaux
Quelques notes de musique
Et même un chat pour sa conversation
Un océan pour jouer avec les marées
Un phare
Et des sentiers pour se promener…
 
Que racontez-vous 
Que dans la lune il y a longtemps que j’y suis déjà ?
 
Restez donc sur la terre…Et de vos algorithmes basta ! 



jeudi 22 février 2024

Jeudi poésie Laurent Albarracin

 


Quand l’arbre est l’arbre dans le pré, majestueux
Il est aussi l’arbre dans l’arbre, entier et vrai
Et il est encore le pré qui monte dans l’arbre.
Il est les oiseaux qui lui font suite et fête où il est.
Il est l’air qui l’entoure et le détoure, clair, limpide.
Mais il est l’ombre de son écorce.
Il est la nuit de la terre qui sort de la terre et rejoint le jour.
Si la terre est de la nuit sous la terre
Alors il y a dedans des étoiles de jour.
Les étoiles de jour ne brillent que pour les racines de l’arbre.
Et d’ailleurs elles ne brillent pas : toujours elles s’éteignent.
Parce que ce sont des étoiles de jour qui sont dans la terre
Et qu’elles font l’inverse de ce que font les étoiles du ciel nocturne.
C’est pour cela qu’on ne les découvre jamais.
Parce qu’elles s’éteignent au lieu de briller.
Mais l’arbre qui a des branches et des racines, un dehors et un dessous,
Sait peut-être ce que sont les étoiles de jour
Qui s’éteignent dans la nuit de la terre.
Ces étoiles-là peut-être même que ce sont les feuilles
De la partie souterraine de l’arbre.
On ne le sait pas parce qu’il faut toujours qu’on arrache
L’arbre si on se mêle de vouloir le connaître,
Il faut toujours qu’on le déracine
Alors qu’il faudrait le connaître
En le laissant à ses feuilles d’en-dessous,
A ses étoiles de jour
Qui s’éteignent
Dans la nuit de la terre.


Laurent Albarracin 

(Manuel de Reisophie pratique)